Serbie: dix ans d'exode vers l'Union européenne

Article publié dans le média francophone "Le Courrier des Balkans" le 11 juin 2026.

6/11/20264 min read

European union border sign beside a mountain road.
European union border sign beside a mountain road.

Près de 500 000 citoyens ont rejoint l’Union européenne en une décennie, alimentant les inquiétudes sur l’avenir démographique et économique du pays. Mais la « fuite des cerveaux » souvent invoquée pour décrire ce phénomène résiste-t-elle à l’examen des faits ?

Près de 500 000 citoyens serbes ont quitté le pays pour différents pays de l’Union européenne sur ces dix dernières années selon les données d’Eurostat, alors que le nombre de personnes âgées augmente et que la population totale diminue, faisant de la Serbie une terre d’émigration. La majorité des départs sont motivés par des raisons économiques, avec des destinations privilégiées comme l’Allemagne, l’Autriche et la Croatie, tandis que la Slovénie attire davantage les étudiants.

La Serbie a connu plusieurs grandes vagues d’émigration au cours de son histoire récente. Dans les années 1960 et 1970, la forte croissance économique en Europe occidentale a favorisé le départ de nombreux travailleurs yougoslaves vers l’Allemagne de l’Ouest, l’Autriche et la Suisse. Ces Gastarbeiter (« travailleurs invités »), recrutés dans le cadre d’accords bilatéraux et pour répondre à une importante demande de main-d’œuvre.

Plusieurs vagues historiques

Il s’agissait alors surtout de travailleurs peu qualifiés, engagés comme ouvriers agricoles ou industriels. La crise économique et les guerres des années 1990 ont également incité de nombreux Serbes à quitter le pays, un exode qui a cette fois touché principalement les populations urbaines et diplômées. Un grand nombre a émigré aux États-Unis, au Canada ou en Australie en raison des politiques migratoires favorables aux travailleurs étrangers hautement qualifiés de ces pays.

Une troisième vague s’est dessinée en 2015, à mesure que l’économie européenne se remettait de la crise financière de 2008. Le nombre exact de départs est difficile à établir, car il n’existe pas de statistique sur l’émigration à l’échelle nationale, et les données européennes à ce sujet sont incomplètes. Les estimations oscillent donc entre 30 000 et 60 000 départs par année, selon les sources. Les statistiques ne permettent pas non plus d’identifier la part de « migrants circulaires » parmi ces chiffres. Cette catégorie, apparue avec la troisième vague, regroupe de jeunes actifs qui partent pour une durée variable, avant de revenir dans leur pays d’origine, où ils fondent une famille et réintègrent le marché de l’emploi.

Au sein de l’UE, l’Allemagne représente de loin la destination la plus populaire au sein de ce flux récent, indépendamment du niveau d’éducation. Des accords multilatéraux avec les pays des Balkans occidentaux, ou des programmes spéciaux facilitent les départs, tels que « Triple Win », qui organise le recrutement et l’intégration de professionnels de la santé, via des cours de langue gratuits et un soutien à l’obtention du visa. Le cadre institutionnel et légal facilite ainsi les départs. Des accords bilatéraux existent en outre avec la majorité des pays de l’UE (ainsi qu’avec la Suisse), et permettent aux salariés de transférer leurs cotisations acquises à l’étranger afin de percevoir leur retraite dans leur pays d’origine.

Conséquences collectives

Les réformes économiques engagées dans les années 2000, à la suite de la transition vers l’économie de marché, se sont accompagnées de vastes privatisations et d’un recul des protections sociales, contribuant à l’accroissement des inégalités de revenus. Aujourd’hui, la Serbie figure parmi les pays européens les plus inégalitaires en matière de répartition des revenus.

Or, un niveau d’inégalités de revenu élevé tend à encourager le départ des travailleurs moins qualifiés. Par ailleurs, même si les salaires réels ont augmenté ces dernières années, ils demeurent inférieurs à la moyenne européenne.

Bien que les raisons économiques soient prédominantes, les décisions de départ ne se limitent pas à ce seul facteur. Le mécontentement et la lassitude face à une démocratie défaillante, à la corruption ou au système de « copinage » jouent également un rôle important.

Les économistes Ognjen Radonjić et Ivan Ostojić estiment que le départ des citoyens représente un coût moyen d'environ 6,15 milliards de dollars pour la collectivité, en intégrant notamment des coûts explicites tels que les dépenses de formation. L’analyse prend également en considération le coût implicite, comme la perte de la valeur ajoutée produite par chaque travailleur, dont bénéficie ensuite le pays d’accueil. En outre, la main d’œuvre dans des secteurs comme la construction ou l’agriculture pourrait venir à manquer dans les années à venir.

La « fuite des cerveaux », mythe ou réalité ?

Bien que la tendance au départ des onze dernières années soit un fait, dont les coûts économiques et démographiques sont documentés, le débat autour de la question est aussi marqué par un discours sensationnaliste. L’opinion publique serbe s’inquiète notamment de la fuite de cerveaux.

Mais pour l’économiste Mihail Aradarenko, professeur à l’Université d’économie de Belgrade, bien que la tendance puisse effectivement devenir inquiétante à long terme, parler de fuite des cerveaux est exagéré. Si de nombreux travailleurs qualifiés quittent effectivement la Serbie, leur nombre n’impacte pas significativement la structure de la main d’œuvre serbe, car il reste inférieur à la part de travailleurs qualifiés qui restent au pays.

Par ailleurs, les universités serbes attirent chaque année de nombreux étudiants originaires des pays voisins. Une partie d’entre eux choisit ensuite de s’installer durablement en Serbie, contribuant à compenser certains départs. Dans ce contexte, la notion de « fuite des cerveaux », souvent mobilisée dans le débat public, semble davantage relever de l’élément de langage que de la réalité.

Il n’en demeure pas moins que si cette tendance se poursuit dans les prochaines années, les coûts et les effets de ce phénomène pourraient devenir bien plus problématique. Au-delà des seuls facteurs économiques, le vent de renouveau porté par les mobilisations étudiantes et le ras-le-bol d’une partie de la population pourraient contribuer à redonner des perspectives à un pays où il deviendrait à nouveau envisageable de rester.

https://www.courrierdesbalkans.fr/serbie-dix-ans-d-exode-vers-l-union-europeenne-95077/ 

Econ TALKS

Articles et podcasts spécialisés sur l'actualité politique et économique suisse et internationale

Contact

À propos

andjela.velickovic@protonmail.com

© 2025. All rights reserved.