Serbie: Des fonds verts sous influence politique
Article publié pour le média francophone "Le Courrier des Balkans" le 15 mai 2026.
Andjela Veličković
5/19/20263 min read
Conflits d’intérêts, opacité et favoritisme. 50 millions de dinars de subventions publiques destinées à des projets environnementaux en Serbie sont arrivés à des organisations proches du pouvoir et des associations sans activité identifiable.
L’appel à projets lancé en septembre 2025 par le ministère serbe de la Protection de l’environnement devait soutenir financièrement des initiatives portées par des collectifs engagés dans la défense de l’environnement et le développement durable. Mais selon un rapport détaillé sur l’attribution des subventions, rédigé par l’ONG Beogradska otvorena škola (BOS), près de 50 millions de dinars serbes — environ 425 000 euros — auraient été distribués dans des conditions opaques. Parmi les 71 organisations bénéficiaires, neuf seraient ouvertement proches du Parti progressiste serbe (SNS, au pouvoir), tandis que les dossiers de 17 d’entre elles ne respecteraient pas les critères d’admissibilité.
IRRÉGULARITÉS DANS LES CANDIDATURES
Certaines associations n’auraient pas respecté les délais de dépôt des candidatures, tandis que d’autres n’auraient pas été en mesure de prouver une existence de plus de deux ans ni de justifier d’une expérience dans la gestion de projets d’une valeur supérieure à 500 000 dinars, comme l’exigeait pourtant le règlement du concours. D’autres encore ne seraient même pas inscrites au registre du commerce, obligation pourtant requise pour les associations et ONG. Malgré cela, ces structures auraient perçu près de 14 millions de dinars.
Le même rapport évoque également dix-neuf bénéficiaires considérés comme des organisations écrans : bien qu’inscrites au registre du commerce et légalement reconnues, aucune trace concrète de leurs activités n’a pu être établie. Elles ne disposent ni de site internet, ni de présence sur les réseaux sociaux, et sont inconnues des autres acteurs du secteur environnemental. Plus de 20 millions de dinars leur auraient pourtant été attribués, soit près de la moitié des fonds mis au concours.
Le réseau d’investigation Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) révèle, dans une enquête complémentaire, qu’un haut responsable du ministère — également président de la commission chargée d’attribuer les subventions — aurait validé l’octroi de fonds à une association dirigée par un ancien collaborateur. Les deux hommes avaient auparavant travaillé ensemble au sein de deux associations, avant que ce dernier ne lui succède à leur direction. Des éléments qui soulèvent des interrogations quant à un possible conflit d’intérêts au sein de la commission. Contactés par BIRN, les principaux intéressés n’ont pas répondu à ces accusations.
Des associations étudiantes, sans lien apparent avec les questions écologiques, ont elles aussi bénéficié de subventions. Selon l’enquête, il s’agirait de groupes dirigés par des personnes proches du SNS et ne représentant pas l’ensemble du corps étudiant.
DES COLLECTIFS CITOYENS FRAGILISÉS
Plusieurs associations, dont les dossiers étaient pourtant conformes mais qui n’ont reçu aucune aide, dénoncent un processus qu’elles jugent partial et opaque. Elles ont déposé un recours auprès du ministère de l’Environnement, qui l’a rejeté. Ces collectifs sont d’autant plus fragilisés qu’ils font déjà face à d’importantes difficultés financières depuis la suspension des financements de l’USAID par l’administration de Donald Trump en 2025. Une part importante des ressources des organisations à but non lucratif serbes dépend en effet de financements étrangers, notamment étatsuniens et européens.
Ces soupçons interviennent dans un contexte où les enjeux environnementaux restent particulièrement préoccupants en Serbie, confrontée à une forte pollution de l’air et des cours d’eau, et affichant l’une des plus mauvaises qualités de l’air en Europe. Ana Pecarski, membre du collectif Tim 42, explique à BIRN qu’« il n’y a pas de volonté politique de s’occuper de la protection de l’environnement. La Serbie a l’un des airs les plus pollués d’Europe, et les organisations qui en parlent et dénoncent les problèmes sont sanctionnées et voient leur travail entravé, tandis que des organisations dont l’activité n’a pas d’impact réel sur l’amélioration de l’environnement sont financées ».
Cette affaire est loin d’être isolée. Lors du précédent appel à projets, en 2021, un rapport de la coalition citoyenne Otvoreno o konkursima, qui milite pour davantage de transparence dans les appels à projets publics, signalait déjà que plusieurs structures sélectionnées ne remplissaient pas les conditions d’admissibilité. En 2023, BIRN avait également révélé le détournement de cinq millions de dinars dans le cadre d’un appel à projets lancé par le ministère de la Famille et de la Démographie à destination des jeunes les plus défavorisés. Autant d’éléments qui mettent en lumière des dysfonctionnements systémiques dans la gestion des fonds publics, sans pour autant susciter de réaction notable des autorités.
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